French – Le Coran et la tolérance: une chose et son contraire

Je souhaite ici vous faire part d’une analyse que je viens d’effectuer à propos du verset coranique H-112/5:48 suivant:

Si Dieu [l’]avait souhaité, il aurait fait de vous une seule nation. Mais [il veut] vous tester en ce qu’il vous a donné. Devancez-vous donc dans les bienfaisances. Vers Dieu sera votre retour à tous et il vous informera alors de ce en quoi vous divergiez.

Dans cette analyse je fais usage de ma propre traduction. La lettre M renvoie au Coran révélé à la Mecque entre 610 et 622, et la lettre H renvoie au Coran médinois « révélé » entre 622 et 633, après la prise du pouvoir par Mahomet. Le premier chiffre renvoie au numéro du chapitre par ordre chronologique, et le deuxième au numéro du chapitre dans l’édition « normale ». Il est suivi par le numéro du verset.

 

Traduction

J’ai utilisé dans ce verset le verbe devancer. La racine du verbe s.b.q. (devancer) se trouve dans différents versets du Coran, dont les suivants:

M-43/35:32: Ensuite, nous avons donné en héritage le livre à ceux de nos serviteurs que nous avons choisis. Il en est parmi eux qui est oppresseur envers lui-même, qui est modéré, et qui, avec l’autorisation de Dieu, devance par les bienfaisances. Voilà la grande faveur!

M-53/12:17. Ils dirent: « Ô notre père! Nous sommes allés nous devancer, avons laissé Joseph auprès de nos biens, et le loup l’a mangé.

M-53/12:25. Tous deux se devancèrent vers la porte. Elle lui déchira sa tunique par derrière.

H-87/2:148 . À chacun une orientation vers laquelle il se tourne. Devancez-vous donc dans les bienfaisances. Où que vous soyez, Dieu vous fera venir tous. Dieu est puissant sur toute chose.

H-94/57:21. Devancez-vous vers un pardon de votre Seigneur et un jardin aussi large que le ciel et la terre, préparé pour ceux qui ont cru en Dieu et en ses envoyés.

L’idée derrière le mot « devancer » est d’aller en avant, être le premier, comme dans une course. Ici la course est dans la bienfaisance comme dans d’autres versets cités plus haut. Chacun doit essayer d’être le meilleur en faisant le bien. Quant aux divergences qui existent entre les gens, elles sont voulues par Dieu, et c’est lui qui les tranchera. Cette idée de la divergence voulue par Dieu se trouve dans les versets suivants:

M-52/11:118: Si ton Seigneur [l’]avait souhaité, il aurait fait des humains une seule nation. Or, ils ne cessent de diverger.

M-62/42:8: Si Dieu [l’]avait souhaité, il aurait fait d’eux une seule nation. Mais il fait entrer qui il souhaite dans sa miséricorde. Quant aux oppresseurs, ils n’auront ni allié, ni secoureur.

M-70/16:93: Si Dieu [l’]avait souhaité, il aurait fait de vous une seule nation. Mais il égare qui il souhaite et dirige qui il souhaite. On vous demandera [compte] de ce que vous avez fait.

 

Contexte et contradictions

Le passage cité du verset H-112/5:48 se situe dans un chapitre médinois, vers la fin du Coran, parmi des versets qui établissent ce qu’on appelle en droit le système de la personnalité des lois et des juridictions: chaque communauté reconnue doit vivre selon sa propre loi et avoir ses propres tribunaux pour trancher les litiges. Les communautés reconnues sont celles mentionnées dans les versets: H-87/2:62, H-103/22:17 et H-112/5:69, à savoir les juifs, les nazaréens, les sabéens et les mages. Les polythéistes (appelés associateurs, parce qu’ils associent d’autres divinités à Allah) mentionnés dans le verset H-103/22:17 ont été exclus par la suite, notamment par les versets H-113/9:1 et H-113/9:5 (dit verset du sabre).

Cette acceptation de la cohabitation des différentes communautés doit être comprise dans la reconnaissance des prophètes qui ont précédé Mahomet, et la tentative infructueuse de ce dernier de se faire reconnaître comme prophète par ces communautés. Il leur demande alors de se mette d’accord sur des éléments communs essentiels à ses yeux:

H-89/3:64: Dis: « Ô gens du livre! Venez à une parole égale entre nous et vous: que nous n’adorions que Dieu, que nous ne lui associions rien, et que nous ne nous prenions point les uns les autres pour des Seigneurs hors de Dieu ».R1 Si ensuite ils tournent le dos, dites: « Soyez témoins que nous sommes soumis ».

La position du Coran reste cependant ambigüe à l’égard des non-musulmans. D’un côté il demande aux musulmans de discuter de la manière la meilleure avec eux:

M-85/29:46: Ne disputez avec les gens du livre que de la meilleure [manière], sauf ceux parmi eux qui ont opprimé. Dites: « Nous avons cru en ce qui est descendu vers nous et ce qui est descendu vers vous. Notre Dieu et votre Dieu est un seul. C’est à lui que nous sommes soumis »

Il affirme:

H-87/2:256: Nulle contrainte dans la religion! (verset abrogé plus tard par le verset du sabre H-113/9:5 selon certains).

D’autre part, il demande aux musulmans de se méfier des non-musulmans:

H-112/5:51: Ô vous qui avez cru! Ne prenez pas pour alliés les juifs et les nazaréens. Ils sont alliés les uns des autres. Quiconque parmi vous s’allie à eux serait des leurs. Dieu ne dirige pas les gens oppresseurs.

Il estime que seuls les musulmans seront admis dans l’autre vie:

H-89/3:85: Quiconque recherche une religion autre que l’Islam, elle ne sera pas acceptée de lui, et il sera, dans la [vie] dernière, au nombre des perdants.

Il demande de ne pas prier sur leurs tombes une fois morts … et donc sans espoir de conversion:

H-113/9:84: Ne prie jamais sur aucun parmi eux qui meurt et ne te lève pas auprès de sa tombe. Ils ont mécru en Dieu et en son envoyé, et ils sont morts tout en étant pervers.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les musulmans refusent de se faire enterrer près des non-musulmans et exigent des cimetières, ou au moins des carrés séparés (voir pour cela mon article « Cimetières en Suisse entre laïcité et respect de la foi » http://www.sami-aldeeb.com/articles/view.php?id=65 et mon livre « Cimetière musulman en Occident: Normes juives, chrétiennes et musulmanes, L’Harmattan, Paris, 2002 ».

 

Que disent les commentateurs ?

Cette contradiction dans la position du Coran face aux non-musulmans se reflète dans les commentaires du Coran du verset H-112/5:48. Nous en avons choisi deux: le commentaire d’Al-Tabari mort en 923, et le commentaire d’Al-Zuhayli, cheikh syrien vivant.

Al-Tabari écrit sommairement:

Dieu dit que s’il le voulait, il aurait fait pour vous tous une seule loi, et non pas une loi pour chaque nation. Vous auriez ainsi été une seule nation sans distinction entre vos lois. Mais Dieu a fait des différences entre vos lois afin de vous tester et connaître celui qui obéit et celui qui désobéit, celui qui fait selon le livre révélé par Dieu à Mahomet et celui qui diverge de ce livre. Mettez-vous donc à faire les bonnes actions selon votre livre qui a été révélé à votre prophète, parce qu’il a été révélé pour vous tester et connaître qui fait le bien et qui fait le mal. Il récompensera alors chacun selon ses actes et vous informera de vos divergences. Chacun saura alors qui était dans la vérité, et qui était dans le faux.

Al-Zuhayli écrit sommairement:

Dieu informe les nations qu’il avait le pouvoir de faire de tous les gens une seule nation avec une seule religion et une seule loi, sans abrogation. Mais Dieu a fait une loi pour chaque messager parce qu’une loi unique ne correspond pas à toutes les époques et à tous les peuples en raison de la différence dans le progrès et la maturité rationnelle. Et lorsque les humains se sont rapprochés les uns des autres, Dieu leur a fait une seule loi. Le but de Dieu en faisant différentes lois est de tester ses croyants avec ce qu’il a fixé comme loi, et ainsi il saura qui obéit et qui désobéit. Ensuite, Dieu incite les gens à accomplir les actes de bienfaisances et à concurrencer dans l’obéissance à Dieu, à suivre sa loi qui abroge les lois précédentes, et à croire dans le livre de Dieu qui est le Coran, le dernier livre révélé, et ce pour leur bien. C’est vers Dieu que les gens reviendront le jour de la résurrection et il les informera de leurs divergences dans le domaine de la vérité. Il récompensera ceux qui croient, et punira les mécréants qui rejettent la vérité sans preuve de leur part.

Ces deux commentaires semblent indiquer que Dieu a voulu la divergence entre communautés, mais signalent que ces communautés doivent choisir la foi musulmane du fait qu’elle est la dernière révélée. Sans cela, elles seront dans l’erreur.

 

Point de vue libéral musulman pour résoudre les contradictions

Les versets susmentionnés permettent de faire dire au Coran une chose et son contraire, selon les interlocuteurs et les circonstances, et il est illusoire de demander au Coran d’être cohérent. Afin de résoudre les contradictions au sein du Coran, Mahmoud Mohamed Taha, pendu le 18 janvier 1985 sur décision des tribunaux soudanais et avec l’applaudissement de l’Azhar et de différentes organisations musulmanes, a préconisé une théorie originale. Taha donne la priorité au Coran mecquois sur le Coran médinois. Selon ce penseur, Mahomet tenait dans la période mecquoise (610-622) un discours qui diffère totalement de celui qu’il a tenu dans la période médinoise, après la prise du pouvoir. Taha demande aux musulmans de revenir à l’islam de l’origine à caractère moraliste, universaliste, et de rejeter l’islam politisé, légaliste, discriminatoire à l’égard des femmes et des non-musulmans, et guerrier. Et c’est la raison pour laquelle il a été pendu!

Taha a écrit de nombreux ouvrages en arabe pour exposer son point de vue. Ses ouvrages sont interdits dans les pays musulmans et arabes. Mais, heureusement, ils sont désormais disponibles sur internet dans le sitehttp://www.alfikra.org/books_a.php. Un de ses principaux ouvrages est celui intitulé « Le deuxième message de l’islam ». Il est disponible en anglais http://www.amazon.com/Second-Message-Islam-Mahmoud-Contemporary/dp/081562705X.

C’est pour donner un sens et du concret à la pensée de Taha que j’ai décidé de publier et de traduire le Coran dans un ordre chronologique. Le Coran tel que vendu dans le marché et distribué gratuitement par l’Arabie saoudite et les centres islamiques classe les 114 chapitres du Coran par ordre de longueur, à quelques exceptions près. Ce qui rend difficile la distinction entre la partie mecquoise et la partie médinoise du Coran. Dans mon édition du Coran, j’ai mis ces chapitres par ordre chronologique. Ainsi on peut distinguer entre les chapitres de l’islam de l’origine, et les chapitres de l’islam politisé. J’ai ajouté dans mon édition et traduction du Coran les variantes, des renvois aux écrits juifs et chrétiens et des indications concernant les versets abrogés et abrogeants.

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